Le gouvernement néerlandais face au procès en appel du journaliste marocain Omar Radi

Article de Arjen van der Ziel, paru le 3 février 2022. Lien vers l’article original

Le journaliste Omar Radi au tribunal de Casablanca en 2020, peu avant son arrestation.

Un tribunal de Casablanca a notamment condamné le journaliste contestataire Omar Radi pour espionnage au profit des Pays-Bas. Une audience du procès en appel aura lieu jeudi. “Quelle injustice !”

Fatiha Cherribi lance un appel urgent au gouvernement néerlandais par téléphone depuis la ville marocaine de Casablanca. Il s’agit de son fils Omar Radi, qui est en prison pour avoir prétendument espionné son pays au profit des Pays-Bas. Cherribi appelle le gouvernement de La Haye à faire une déclaration claire et publique selon laquelle les contacts de son fils avec des représentants néerlandais “n’ont rien à voir avec des faits d’espionnage”.

Cherribi espère qu’une telle déclaration pourra aider à libérer Radi, incarcéré depuis un an et demi. “Omar n’est pas un espion”, assure-t-elle depuis Casablanca. « Il aime son pays ».

Omar Radi (35 ans) est un journaliste d’investigation progressiste aux boucles de cheveux et à la barbe noires. Avec ses révélations sur la corruption et les violations des droits de l’homme, il s’est forgé au Maroc une réputation d’épine dans le pied du pouvoir. Il a décrit en détail comment des hommes d’affaires se sont approprié des terres appartenant à des populations locales, sans payer un montant décent pour cela. Il a également remporté un prix de journalisme avec une enquête sur le commerce illégal du sable. Des entrepreneurs prenaient ainsi du sable de la plage et le revendaient comme sable de construction. Un ami du puissant roi Mohammed VI était alors impliqué.

Logiciel espion sur son téléphone

Les problèmes actuels de Radi avec la justice remontent à 2020. L’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International annonce alors le 22 juin de la même année que le téléphone portable de Radi avait été infiltré par Pegasus, un célèbre logiciel d’espionnage de fabrication israélienne. Le journaliste avait alors confié son téléphone aux détectives numériques d’Amnesty pour une analyse, car il se doutait déjà qu’il était sur écoute.

Deux jours plus tard, il est convoqué au commissariat. Les enquêteurs le soumettent à une série de longs interrogatoires et il est accusé d’espionnage pour les Pays-Bas et la Grande Bretagne, ainsi que d’avoir violé une collègue journaliste. Les médias pro-gouvernementaux ont ensuite enchaîné les articles à charge concernant cette affaire. La collègue qui aurait été violée par lui a déclaré dans une interview que le journaliste “se croyait intouchable, car il est célèbre”. Selon Radi, la femme en question avait consenti à des relations sexuelles.

Les enquêteurs affirment que Radi a fourni des informations à des diplomates néerlandais sur les manifestations de 2016 et de 2017 dans le Rif, au nord du Maroc. Un supposé agent secret de l’ambassade sous le pseudonyme de “Arnauld Simon” aurait ainsi été son agent traitant. Il s’avère qu’il s’agit du nom mal orthographié du Belge Arnaud Simons, qui a été en charge des activités culturelles et des relations avec les médias à l’ambassade de 2012 à 2015.

Lorsque Simons apprend que son nom apparait dans le dossier d’instruction, il publie une lettre ouverte début 2021 pour expliquer que les accusations sont sans fondement et que Radi était à la fois un ami à lui et un contact journaliste intéressant dans le cadre de son travail. “C’est un garçon très intelligent”, a-t-il déclaré plus tard dans une interview à la radio. “Nous nous sommes tout de suite bien entendus et sommes devenus amis.”

Méthode éprouvée

Selon les organisations de défense des droits de l’homme tels qu’Amnesty International et Human Rights Watch, les allégations contre Radi ont été montées en épingle et les preuves sont inexistantes. Le roi du Maroc Mohammed VI et la clique corrompue qui l’entoure agissent souvent de cette manière pour faire taire les journalistes critiques. Faire chanter quelqu’un avec des accusations de nature sexuelle est un moyen éprouvé au sein de la société marocaine conservatrice.

Radi sera condamné à six ans de prison le 19 juillet 2021 et l’ambassade des Pays-Bas à Rabat se montre alors de plus en plus préoccupée par la question. Des journalistes et députés néerlandais posent également des questions à ce sujet. Les diplomates néerlandais suivent-ils suffisamment bien le processus judiciaire ? Et pourquoi ne s’expriment-ils pas plus clairement sur le sujet ?

Le moment est mal choisi, car le ministère des Affaires étrangères tente justement d’améliorer les relations des Pays-Bas avec le Maroc, difficiles depuis plusieurs années. Mais le ministère des Affaires étrangères ne veut pas laisser passer les allégations d’espionnage. Le ministère s’entretient donc avec l’ambassadeur du Maroc à La Haye pour lui faire comprendre à huis clos que Radi n’était pas un espion pour les Pays-Bas. A Rabat, l’ambassadeur Jeroen Roodenburg a également exprimé son “mécontentement”.

Six années de vie volées

Les Néerlandais rappellent aux Marocains qu’il est normal que les représentations diplomatiques maintiennent des contacts avec les journalistes. “Cela fait partie du travail régulier d’une ambassade”, écrit le gouvernement dans une lettre à la Chambre des représentants.

Pendant ce temps, le procès à Casablanca se poursuit. Radi a fait appel de sa condamnation, il y aura une autre audience jeudi.

“Je pense que les Pays-Bas ont maintenant à peu près fait ce qu’ils pouvaient faire”, déclare Jan Hoogland, un universitaire arabisant reconnu et expert du Maroc, qui suit l’affaire de près. « Le système judiciaire au Maroc est quelque peu bancal, mais telle est la situation. En tant que gouvernement étranger, vous ne pouvez pas trop non plus vous ingérer là-dedans. »

Hoogland, qui a lui-même travaillé auparavant au sein de l’ambassade néerlandaise à Rabat, blogue et tweete régulièrement au sujet de l’affaire Radi et reste en contact avec des proches du journaliste et des militants investis dans la procédure. Il prend l’affaire très au sérieux. “Oui, absolument, on vole six années de la vie d’un jeune homme, tout simplement parce qu’il a décrit ce qu’il se passe au Maroc”, dit-il. « Quelle injustice ! » 

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