Les Pays-Bas pouvaient prouver que le journaliste Omar Radi n’était pas un espion, pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

Article publié le 3 décembre 2021 par Dion Mebius pour le Volkskrant. Lien vers l’article original

Le journaliste marocain Omar Radi a récemment été condamné à six ans de prison, notamment pour espionnage au profit des Pays-Bas. La Haye aurait pu prouver son innocence, mais ne l’a pas fait.

A peine Fatiha Cherribi a-t-elle garé sa Dacia Sandero noire, qu’un homme en face d’elle la dévisage. Il arrive immédiatement en courant avec des sacs en plastique noir dans les mains. Dans la grande économie informelle du Maroc, tout peut être un travail, y compris la vente des sacs en plastique aux parents de condamnés.
Elle comptait déjà sur lui : Cherribi (60 ans) a besoin de ces sacs pour ce qu’elle apporte aujourd’hui à son fils. Elle est vêtue de ses plus beaux habits, il s’agit de sa cinquième visite à la prison d’Oukacha à Casablanca en plus d’un an. Alors qu’elle range les affaires dans les sacs (journaux, magazines, vêtements propres, couverture chaude), son mari Driss Radi (61 ans) fume une dernière cigarette. Il est temps de partir. Dans un peu plus d’une demi-heure, ils seront assis face du détenu 26011. Ou comme eux le connaissent : leur fils Omar.

Pendant des années, Omar Radi (35 ans) a été une véritable plaie pour l’élite marocaine. En tant qu’éminent journaliste d’investigation et militant, il a rendu publics de nombreux scandales allant de la corruption à grande échelle aux violations des droits de l’homme. Radi n’a ainsi pas hésité à faire des révélations sur les intérêts commerciaux du roi Mohammed VI, qui contrôle fermement le pays d’Afrique du Nord.
Il y a quatre mois, le 19 juillet, un juge marocain a condamné Radi à six ans de prison dans un procès qualifié de farce par de nombreux groupes de défense des droits de l’homme. La coalition “One Free Press”, une alliance internationale de médias de renom tels que le Time et le Washington Post, a récemment affirmé que sa condamnation est actuellement “l’une des affaires de liberté de la presse les plus urgentes au monde”.   

Selon le tribunal, Radi travaillait comme espion pour l’ambassade des Pays-Bas à Rabat.

Le tribunal de Casablanca a reconnu le journaliste coupable de plusieurs délits, dont celui de transmission de renseignements à une puissance étrangère. Cette puissance? Les Pays-Bas.
Selon le tribunal, Radi travaillait comme espion pour l’ambassade des Pays-Bas à Rabat. Il aurait ainsi fourni des renseignements sur le soulèvement de 2016 et 2017 dans le Rif, une région du nord du pays. Des renseignements que les Pays-Bas, qui entretiennent des relations très difficiles avec Rabat, auraient utilisé pour nuire à la réputation du Maroc.

Radi avait déjà été placé en détention préventive un an avant le verdict, le 29 juillet 2020. Durant les 355 jours qui ont précédé le verdict, les médias marocains ont ainsi publié de nombreux articles, des parlementaires néerlandais ont posé des questions au ministère des Affaires étrangères et les parents de Radi ont supplié l’ambassadeur des Pays-Bas à Rabat de s’exprimer. Pourtant, celui-ci est resté silencieux. Il appartenait aux Marocains de « garantir un procès équitable », laissait-on entendre du côté de La Haye.

“Le cabinet rejette les allégations d’espionnage”, a écrit le ministre démissionnaire Ben Knapen

Ce n’est qu’après la condamnation de Radi que les Pays-Bas se sont exprimés. “Le cabinet rejette les allégations d’espionnage”, a écrit le ministre démissionnaire Ben Knapen à la Chambre des représentants le 14 octobre. Un message que son ministère a transmis à l’ambassadeur du Maroc à La Haye.
Le démenti tardif qui soulève de nombreuses questions. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas pris la parole plus tôt s’il savait que ces allégations étaient fausses? Quel compromis les Pays-Bas font-ils vis-à-vis de la défense des droits de l’homme à l’étranger quand la protection de ses intérêts nationaux est en jeu, comme le retour au Maroc des demandeurs d’asile qui ont épuisé tous leurs recours juridiques aux Pays-Bas ?

Le journaliste

Cela ressemblerait presque à un autel, au vu de la manière dont Omar Radi se tient encore aujourd’hui dans le coin du salon de ses parents. Le cadre autour de la grande image est aussi noir que ses épaisses boucles. Devant la photo se trouve la figurine d’un moulin à vent et des sabots “Bleu de Delft”. Ses parents auraient-ils ainsi tenté de forcer l’aide des Pays-Bas en invoquant une puissance supérieure ?
La véritable histoire est plus prosaïque. Ce sont des souvenirs, dit Cherribi. Elle a de la famille aux Pays-Bas. Elle y est allée pour la première fois en 1985 et y est restée trois mois en 2017. Elle aime le pays. Une vraie démocratie, dans laquelle on ne se sent pas comme un sujet, mais comme un citoyen. Elle continue de le penser, quelle que soit sa déception suite au long silence du pays sur le sort de son fils.
Eux-mêmes vivent dans la partie industrielle de Casablanca, la grande métropole de la côte ouest du Maroc, à quelques kilomètres seulement de la prison d’Oukacha où se trouve leur fils. Après cinq minutes en voiture, voici qu’apparaît ce colosse de béton, enveloppé cet après-midi d’un mélange de brouillard et de fumée. Omar y passe son temps à lire et à écrire, dans l’aile de haute sécurité.
Il n’a jamais rien fait d’autre, nous disent ses parents. Omar et son frère Mehdi, de quatre ans son cadet, grandissent baignés de culture, ayant comme parents deux professeurs de lycée qui parlent couramment le français. Quand Omar était enfant, tous deux travaillent à Casablanca mais ils gagnaient alors trop peu que pour y louer une maison. Omar passe donc ses premières années à Kénitra, à environ 150 kilomètres au-dessus de Casablanca. Chaque jour, Cherribi et Radi se lèvent à 5 heures du matin et ne rentrent à la maison qu’une fois la nuit tombée.
Omar n’oubliera jamais le dur labeur de ses parents, qui s’installent finalement à Casablanca à ses 11 ans. Très jeune, il est déjà convaincu que la société marocaine doit radicalement évoluer en matière de justice sociale. À l’université, il choisit d’étudier l’économie. Il se dit trotskyste et se laisse pousser des rastas. Lorsqu’après ses études, il postule à un emploi auprès d’Atlantic Radio, une radio à vocation économique, il s’entend dire qu’il peut venir y travailler, mais seulement à condition de se faire couper les cheveux… Omar refuse. Cherribi : “Vous m’acceptez tel que je suis ou je ne viens pas, dit-il.” Finalement, ils parviennent à un compromis : Omar est engagé et accepte de raccourcir un peu ses cheveux.
Intrépide, tenace et en même temps suffisamment intelligent pour s’en tirer. Cela caractérisera toujours Omar, qui passe alors de la radio à la presse écrite, son grand amour. Omar s’intéresse aux thèmes du pouvoir et de l’argent, des sujets qui s’évèreront être étroitement liés.
En 2013, il remporte un prestigieux prix marocain de journalisme d’investigation grâce à un article sur le commerce du sable. Des hommes d’affaires gagnent plusieurs millions d’euros en faisant main basse sur le sable de nombreuses plages et en le revendant comme sable de construction. Un ami intime du roi est impliqué. Lakome, le site d’information pour lequel Omar a écrit sur le commerce du sable n’existe plus: le site a été interdit par l’Etat l’année de sa parution.

La répression des journalistes, qui va progressivement prendre de l’ampleur, commence à impacter personnellement Omar, disent ses parents. Lorsqu’il commence à écrire pour un site d’information, les annonceurs l’abandonnent, vraisemblablement sous pression. Quand cela se passe, Omar démissionne alors car il ne veut pas causer d’ennuis à ses collègues. Pour joindre les deux bouts, il fait des petits boulots, notamment en tant que traducteur. Ses parents le soutiennent également financièrement. “Il savait très bien que tôt ou tard, les autorités s’en prendraient à lui”, déclare Mohamed Zegouri, un ami proche et militant. “Mais si nous ne parlons pas nous de ces sujets, personne ne le fera.”
Il n’abandonne pas le journalisme. En 2017, il se rend dans le Rif en tant que journaliste indépendant, où il rend compte des manifestations sur Twitter, intervient sur place pour la chaîne de télévision Al Jazeera et vidéographie les évènements dans le cadre d’un documentaire. Il pourra s’en sortir un peu plus facilement en 2019 grâce à une bourse de la Fondation Bertha, une organisation de défense des droits de l’homme basée à Genève. Omar se lance alors dans une enquête sur des expropriations de terres, l’État achetant des terres appartenant à des populations locales pour une somme symbolique avant de les revendre au prix fort.

Amnesty International annonce que le journaliste a été espionné par le Maroc à l’aide du logiciel espion Pegasus

Cette investigation sur les expropriations de terres ne sera jamais publiée. En juin 2020, tout bascule lorsqu’Amnesty International annonce que le journaliste a été espionné par le Maroc. Omar a fait examiner son téléphone par l’organisme de surveillance des droits de l’homme, qui a conclu qu’il avait été piraté à l’aide du logiciel espion Pegasus. Ce logiciel, qu’une entreprise israélienne fournit à des gouvernements du monde entier, ne sera connu du grand public qu’un an plus tard, lorsque des journalistes révéleront que plusieurs pays, notamment le Maroc, utilisent Pegasus pour pirater les téléphones de voix critiques.
Trois jours plus tard, Omar reçoit un appel téléphonique : il doit se présenter au commissariat. C’est le début de séances d’interrogatoire épuisantes qui dureront jusqu’à dix heures par jour. Pour faire face à ces séances d’interrogatoire qui s’élèveront au nombre de dix, Omar commence à prendre des antidépresseurs. Selon Mohamed Zagouri, Omar reste toutefois plutôt enjoué avec ses amis: « On se revoit dans quelques heures, ou peut-être dans 5 ans ! », lance-t-il à ceux-ci avant l’un de ces interrogatoires.

Au lieu d’être lui-même espionné par son propre pays, Omar serait ainsi… un espion.

Pour la première fois, il y entend parler d’une accusation d’espionnage pour les Pays-Bas. Au lieu d’être lui-même espionné par son propre pays, Omar serait ainsi… un espion. L’accusation est relayée dans la presse marocaine : se faisant passer pour un journaliste, il aurait rendu des “services douteux” à l’ambassade des Pays-Bas, écrit le site d’information pro-gouvernemental Barlamane à partir de “nos sources”. 
Les interrogatoires se terminent le 29 juillet. Après le dixième, le juge conclut qu’il existe désormais des preuves suffisantes pour poursuivre Omar et le place en détention provisoire. Avant le début du procès le 22 septembre, un groupe d’avocats dirigé par Miloud Kandil, un ami de la famille Radi, se porte volontaire pour défendre gratuitement Omar.

Radi Driss envoie un e-mail à l’ambassadeur Jeroen Roodenburg. La famille n’obtiendra aucune réponse de la part de l’ambassadeur néerlandais, ni publiquement, ni personnellement.

Afin de démentir ces supposés actes d’espionnage au profit des Pays-Bas, Kandil souhaite appeler comme témoins plusieurs (anciens) employés de l’ambassade auxquels Omar aurait fourni des renseignements. Le tribunal ne le permettra pas. Kandil ne peut rien faire : selon la loi marocaine, il n’est pas autorisé à contacter directement les autorités néerlandaises pour une déclaration à décharge.
Cette interdiction ne s’applique pas au père d’Omar, Driss Radi. Alors que son fils est en prison depuis près d’une année et que le dénouement du procès approche, il envoie un e-mail à l’ambassade dans une tentative désespérée. Destinataire : Jeroen Roodenburg, ambassadeur des Pays-Bas à Rabat depuis octobre 2020.
En français, Radi lui pose des questions précises sur l’un des employés de l’ambassade avec qui, selon le procureur, son fils aurait collaboré. Roodenburg peut-il expliquer ce que faisait cet employé, Arnaud Simons, à Rabat ? “Nous sommes bien conscients que cette question est sensible”, écrit Radi, s’excusant presque. Mais cette information pourrait être “d’une grande valeur” pour disculper Omar “des graves accusations portées contre lui”. Il ajoute son numéro de téléphone. “Cordialement, Driss Radi, père d’Omar Radi.” Envoyé le 11 juillet 2021.

Cela ne servira à rien. La famille n’obtiendra aucune réponse de la part de l’ambassadeur néerlandais, ni publiquement, ni personnellement. Le 19 juillet, Omar est reconnu coupable d’espionnage pour le compte de l’ambassade. Il est condamné au total à six années de prison. Le juge ne précise pas dans son jugement combien d’années de prison sont dues à son supposé travail pour les Pays-Bas.

En plus de l’espionnage, Omar est également reconnu coupable d’avoir violé une ancienne collègue. Celle-ci a déclaré dans une interview l’année dernière que le journaliste “se croyait intouchable, car il est célèbre”. Radi affirme lui que celle-ci a librement consenti à leur relation. Dans le cadre du procès, le tribunal n’a pas respecté les droits de la défense dont Radi aurait dû bénéficier vis-à-vis cette accusation, selon l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch.
Il s’agit en effet de la dernière condamnation en date, qui vient s’ajouter à une longue série de condamnations douteuses contre des journalistes critiques pour des délits sexuels ou médicaux. Ces dernières années, des collègues d’Omar ont ainsi été emprisonnés pour voie de fait, adultère, avortement ou encore viol. La victime d’une précédente affaire de viol a même déclaré après les faits que la police l’avait forcée à faire une fausse déclaration à charge.

“Après le verdict non plus, les Pays-Bas ne nous ont pas contacté”, disent Cherribi et Radi

Après le verdict non plus, les Pays-Bas ne nous ont pas contacté, disent Cherribi et Radi. Même pas pour exprimer leur compassion. Ils sont convaincus qu’une déclaration du ministère des Affaires étrangères néerlandais aurait pu aider. Non pas comme moyen de défense devant le tribunal, car une telle déclaration n’aurait probablement pas été admise comme preuve, mais pour augmenter la pression sur le Maroc. “Nous n’avons pas demandé aux Pays-Bas de se battre pour Omar”, déclare Radi. “Tout ce que nous avons demandé, c’était de l’aide pour éclaircir les choses.”

L’agent secret

Seule l’une des personnes avec qui Omar a été en contact au sein de l’ambassade s’est exprimée lors du procès, et avec force. Au Maroc, certains médias ont écrit sur lui comme s’il était le James Bond des Plats-Pays. Un agent secret, qui aurait réussi à échapper à la justice grâce à un pseudonyme.

Seule l’une des personnes avec qui Omar a été en contact au sein de l’ambassade s’est exprimée lors du procès, et avec force : Arnaud Simons


Arnaud Simons aurait bien ri de tout cela, si son ami Omar n’avait pas été en prison. Pour un agent secret, il est plutôt facile à trouver. Le Volkskrant s’entretient avec lui via Skype depuis la Belgique, où il dirige une organisation à but non lucratif qui offre des cours de soutien scolaire à des élèves souffrant de troubles de l’apprentissage. Belge francophone, Simons (35 ans) pèse soigneusement ses mots en néerlandais. Il est l’employé au sujet duquel Driss Radi a demandé des éclaircissements dans sa lettre à l’ambassadeur. 
Simons et Radi se rencontrent début 2012 lors d’une réception où, au vu de leur âge commun, ils commencent naturellement à discuter. Simons travaille alors toujours pour la Délégation générale Wallonie-Bruxelles à Rabat. Ils restent en contact et s’appellent régulièrement lorsque Simons est engagé à l’ambassade des Pays-Bas en septembre 2012. En tant qu’attaché culturel et de presse, il a en effet pour mission d’entretenir des relations avec les journalistes marocains comme Radi. Ils deviennent amis.
Lorsque Simons quitte l’ambassade en 2015, lui et Radi se perdent de vue. Jusqu’en septembre de l’année dernière. Une connaissance l’informe que son nom apparaît dans la presse marocaine comme étant impliqué dans une affaire pénale contre le journaliste. L’accusation se résume au fait que Simons, sous un faux statut d’attaché de presse, aurait établi l’un des premiers contacts avec “l’espion” Radi.

Lors des manifestations dans le Rif en 2016 et 2017 et alors que Simons a déjà quitté le pays, Radi se serait selon la justice marocaine rendu dans le Rif pour y recueillir des renseignements pour le compte de l’ambassade. Des renseignements que les Pays-Bas auraient ensuite utilisés pour critiquer les actions du Maroc dans la région. Le procureur fait probablement ici allusion à des déclarations de l’ancien ministre des Affaires étrangères Stef Blok. En juin 2018, Blok s’est ainsi aventuré à dire que les peines de prison infligées à certains dirigeants des manifestations du Rif semblaient “assez élevées”. S’ensuivirent une colère froide de la part de Rabat et une détérioration des relations bilatérales.

Selon le procureur, Simons n’existerait tout simplement pas

Simons contacte les avocats de Radi en septembre 2020, qui tenteront en vain de l’appeler comme témoin. Simons publie ensuite une lettre ouverte le 8 janvier de cette année dans laquelle il réfute les allégations, une lettre lue par la défense devant le tribunal. Mais selon le procureur, Simons n’existerait tout simplement pas. Son nom serait ainsi le pseudonyme d’un agent secret. L’avocat Kandil essaie de réfuter cette thèse à l’aide de documents administratifs officiels délivrés à l’époque par le Maroc à son som mais rien n’y fait: dans la justification fournie suite au verdict du juge en juillet, Arnaud Simons (appelé à tort ‘Arnauld Simon’) ne serait encore bel et bien qu’un pseudonyme.

Omar Radi est reconnu coupable : Il aurait dû démontrer que ses contacts avec l’ambassade et son voyage dans le Rif étaient de nature journalistique

Omar Radi est reconnu coupable, même si pas la moindre preuve n’a été fournie concernant les renseignements qu’il aurait fait parvenir aux Pays-Bas. Le juge renverse la charge de la preuve : Radi aurait dû démontrer que ses contacts avec l’ambassade et son voyage dans le Rif étaient de nature journalistique. Puisqu’il n’a rien publié, Radi doit donc être un espion. Toutefois, même ce raisonnement ne tient pas : le documentaire qu’il a tourné dans le Rif est par exemple facile à trouver sur Internet.
Il n’a “pas le moindre doute qu’il s’agit ici d’un procès politique”, déclare Simons après le verdict. “Omar constituait un problème pour certaines personnes au sein de l’élite marocaine.” Selon lui, le fait que ses contacts avec l’ambassade des Pays-Bas aient été utilisés pour condamner Radi s’explique par les relations difficiles entre les deux pays.
Depuis les déclarations de Blok, les relations diplomatiques entre les deux pays sont effectivement extrêmement difficiles. L’épisode le plus douloureux est sans doute celui d’Ankie Broekers-Knol. En tant que secrétaire d’État à la Justice, elle a souhaité s’entretenir avec le Maroc fin 2019 au sujet des demandeurs d’asile ayant épuisé tous leurs recours juridiques et que le Maroc n’accepte que très rarement de reprendre. Elle n’est pas même parvenue à obtenir un rendez-vous et à ce jour ne s’est toujours pas rendue au Maroc.

Selon Simons, le silence de La Haye durant le procès s’explique par une volonté de protection de ses intérêts. « Les Pays-Bas ont besoin du Maroc. Pour permettre le retour de certains demandeurs d’asile, mais aussi en matière de coopération anti-terroriste. Critiquer publiquement Rabat dans ce type de dossier ne manquerait pas de compliquer cette coopération. » Au-delà de ce constat toutefois, si vous lui posez la question en tant qu’ami d’Omar, Simons n’a qu’un mot pour qualifier le silence de son ancien employeur. “Scandaleux.”

« Les Pays-Bas ont besoin du Maroc. Pour permettre le retour de certains demandeurs d’asile, mais aussi en matière de coopération anti-terroriste. Critiquer publiquement Rabat dans ce type de dossier ne manquerait pas de compliquer cette coopération. »

Politique

Les Pays-Bas auraient-ils dû s’exprimer davantage sur l’affaire Radi depuis l’été 2020, au risque de mettre en péril la reprise des relations avec le Maroc et ce sans pour autant qu’une garantie de résultats n’existe dans le cadre du procès ? C’est à ce type de dilemmes que l’ambassadeur Jeroen Roodenburg – et derrière lui le ministère des Affaires étrangères – sont parfois confrontés.

Depuis les déclarations du Ministre Blok sur le Rif, les Pays-Bas ont évité les critiques vis-à-vis de Rabat.

Le Maroc a un appareil d’État bien huilé et est adepte de la realpolitik. Le pays l’a encore prouvé au début de cette année vis-à-vis de l’Espagne, qui a permis au chef militaire du Polisario, le mouvement indépendantiste au Sahara occidental, largement gouverné par le Maroc, de bénéficier de soins médicaux sur son territoire. Le prix à payer pour l’Espagne prit la forme d’un afflux de 12 000 migrants en une seule journée dans l’enclave de Ceuta.
Depuis les déclarations du Ministre Blok sur le Rif, les Pays-Bas ont évité les critiques vis-à-vis de Rabat. La collaboration bilatérale est le maître-mot. Celle-ci a d’ailleurs conduit à la signature d’un « plan d’action » avec le Maroc cet été. Dans ce plan, les deux pays s’engagent à respecter les “institutions” de l’autre, nous confirme le ministère. L’ambassadeur Roodenburg était également présent à la réunion en ligne du 8 juillet, comme le montrent les images de la vidéoconférence ayant conduit à la signature de cet accord, publiées par le Maroc.

Onze jours plus tard, Omar Radi est condamné. Alors que le Maroc relaie largement le plan d’action, les Pays-Bas ne publient absolument rien. Depuis sa signature, le ministère refuse de donner accès au contenu de ce plan. « Le plan d’action n’est pas public. »

Ce ne serait qu’après avoir lu une traduction du verdict, que le ministère aurait su avec certitude que les Pays-Bas étaient impliqués dans le dossier.

L’ambassadeur lui-même n’est pas disponible pour répondre à nos questions. Lorsqu’on lui demande pourquoi une déclaration concernant l’affaire Radi a mis tellement de temps à émerger, le ministère nous affirme que le Maroc n’a pas répondu à ses demandes d’informations. Ce ne serait qu’après avoir lu une traduction du verdict, en octobre, que le ministère aurait su avec certitude que les Pays-Bas étaient impliqués dans le dossier.
« La Haye a vraiment fait de son mieux pour découvrir la vérité » a déclaré la ministre sortante Sigrid Kaag, prédécessrice de Knapen, lors d’un débat à la Chambre des représentants en juillet. « L’ambassade néerlandaise assiste aux audiences judiciaires », a déclaré Kaag, faisant référence à Radi et Soulaiman Raissouni, un autre journaliste qui a été condamné à cinq ans de prison cette année pour des motifs douteux.

Si l’ambassade avait vraiment été présente lors du procès, elle ne pouvait en aucun cas ignorer les accusations émises contre les Pays-Bas

Si l’ambassade avait vraiment été présente lors du procès, elle ne pouvait en aucun cas ignorer les accusations émises depuis longtemps contre les Pays-Bas, déclarent les parents de Radi et l’avocat Kandil. Les activités d’espionnage présumées ont été ouvertement discutées au tribunal.

A la suite de questions de Volkskrant, le ministère revient sur les propos de Kaag. L’ambassade n’a assisté à aucune des 11 audiences publiques. Le ministère prétend qu’en 2020, il était ainsi presque impossible pour les diplomates d’assister à des audiences judiciaires et ce en raison des mesures covid. Le contenu même des audiences n’aurait, toujours selon le ministère, été rendu public “que très tard, voire pas du tout par moments”. Cependant, selon Aida Alami, une journaliste marocaine travaillant notamment pour le New York Times et qui a non seulement assisté aux audiences mais en a également relayé le contenu quotidiennement, les audiences étaient pourtant “accessibles à tous et ce sans la moindre restriction”.   

Les Affaires étrangères affirment avoir demandé à plusieurs reprises des informations au Maroc sur le dossier. Dans le cadre d’entretiens bilatéraux, le ministère dit avoir contredit les allégations d’espionnage. Nos interventions doivent être efficace, nous dit un responsable, sous couvert de l’anonymat, et non pas seulement conduire à irriter les « fiers » Marocains.

Le ministère confirme que l’ambassade a reçu un e-mail du père d’Omar Radi le 11 juillet. Cependant, celui-ci n’aurait pas été transmis à Roodenburg et ce « suite à une erreur »… En réaction aux questions posées par notre journal, celui-ci a toutefois adressé une réponse à Driss Radi le 22 novembre. Dans l’e-mail, Roodenburg s’excuse pour le long retard. Selon ses propres mots, il ne peut pas fournir d’informations sur Simons ou d’autres (anciens) employés et ce en raison de la législation en place relative au respect de la vie privée.

Pour la parlementaire Kati Piri (Parti travailliste néerlandais), l’une des députés qui a précédemment tiré la sonnette d’alarme, l’implication des Pays-Bas dans ce dossier fait gravement défaut. « Cela caractérise notre politique étrangère de ces dernières années. La promotion du droit international est inscrite dans notre constitution, mais nous ne faisons absolument rien, même si la vie même de quelqu’un menace d’être ruinée. »

C’est un signal qui dit en somme au Maroc “vous avez les mains libres en ce qui nous concerne” pour restreindre davantage la liberté de la presse, dit Piri. « En général, les journalistes bénéficient d’une protection s’ils sont en contact avec une ambassade. Simplement parce que les pays dans lesquels ils travaillent savent que s’ils arrêtent le journaliste en question, cela fera beaucoup de bruit. »

Le fait que cela ne se produise pas signifie que les Pays-Bas contribuent au maintien de cette absence de droits, une des raisons pour lesquelles tant de Marocains quittent leur pays en frappant, entres autres, à la porte des Pays-Bas, dit Piri. Selon elle, le procès en appel de Radi doit être l’occasion d’une position plus ferme de la part des Pays-Bas.

les Pays-Bas contribuent au maintien de cette absence de droits, une des raisons pour lesquelles tant de Marocains quittent leur pays en frappant, entres autres, à la porte des Pays-Bas, dit Piri

Le souhait des parents de Radi est que que le ministère des Affaires étrangères néerlandais s’exprime sur les contacts entre leur fils et l’ambassade. Cherribi : « Si vos propres employés de l’ambassade sont également accusés, ne devriez-vous pas, en tant que gouvernement néerlandais, exiger des éclaircissements ? Elle pense que son fils ne pourra être libéré que si le roi le décide. « Omar n’est pas entre les mains du juge. Il est entre les mains de l’État. »

« Omar n’est pas entre les mains du juge. Il est entre les mains de l’État. »

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